Fabrice Bouvier
Couverture de Apocalypse nucléaire
Extrait · roman

Apocalypse nucléaire

Les premières pages du journal d’Adrien

Paris, 15 septembre 2027

Je m’appelle Adrien. J’ai vingt ans. Jusqu’au mois de mai, j’étais étudiant en histoire à la Sorbonne, troisième année, un mémoire en cours sur les famines du XIVe siècle. Il m’a fallu trois essais pour écrire j’étais.

Ce carnet est un cahier de travaux dirigés. Il me reste quarante pages blanches. J’écris au crayon, l’encre a gelé la nuit dernière.

De ma fenêtre, rue Saint-Jacques, je vois le carrefour et le haut du Panthéon. Le dôme tient encore. La croix a disparu. Sous la cendre, tous les toits ont la même couleur, un gris qui n’est ni celui du zinc ni celui de l’ardoise. Un gris de four.

Il ne pleut pas. Il tombe.

En bas, rien ne bouge. Il y a huit jours, la rue était pleine de gens qui marchaient vers le sud avec des valises à roulettes, et le bruit des roulettes sur les pavés portait jusqu’ici. Ce bruit s’est arrêté un mardi. Depuis, j’entends deux choses : le vent dans la cage d’escalier, et les sirènes. Les sirènes ne préviennent plus de rien. Personne ne les a arrêtées, voilà tout.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

C’est la question que je posais à mes étudiants, non, je n’ai jamais eu d’étudiants. C’est la question que mon directeur de mémoire posait, en première séance, chaque année. Il disait qu’une catastrophe n’arrive jamais d’un coup ; qu’elle est toujours précédée de dix-huit mois pendant lesquels tout le monde sait, et pendant lesquels personne ne fait rien. Il appelait ça le temps du savoir inutile.

Nous avons eu notre temps du savoir inutile. Nous l’avons passé à réviser des partiels.

L’Ukraine. Le Proche-Orient. L’Iran, la Corée du Nord, Taïwan. Tout cela défilait sur nos téléphones entre deux cours, et nous en parlions comme on parle de la météo dans un pays où l’on ne va pas. Au printemps, il y a eu l’élection. Nous avons voté, nous sommes allés boire des verres place de la Contrescarpe, et nous avons continué à croire que tout cela se passait ailleurs.

Ensuite les choses sont allées très vite, et je ne suis pas sûr de l’ordre. Il y a eu l’alliance dont les journaux disaient qu’elle était historique. Il y a eu, six semaines plus tard, la rupture dont les mêmes journaux disaient qu’elle était prévisible. Entre les deux, quelqu’un a décidé quelque chose, dans une pièce, et personne ne nous a demandé notre avis.

Je devrais écrire cela plus calmement. Je n’y arrive pas encore.

J’ai une plaie au cuir chevelu qui ne se referme pas. Je la nettoie deux fois par jour avec l’eau du chauffe-eau, qui est propre, et qui va durer encore une semaine. J’ai compté : douze boîtes de conserve, quatre paquets de riz, la moitié d’un bidon d’eau. Je ne sais pas ce que je ferai après. Je ne suis pas certain d’avoir envie de le savoir.

Hier, en descendant chercher du bois de meuble au deuxième, j’ai vu un signe tracé à la craie sur la porte de la loge. Deux traits et un cercle. Ce n’est pas un tag, la craie est fraîche, et le trait a été fait lentement. Quelqu’un est vivant dans cet immeuble et n’a pas répondu quand j’ai appelé.

Alors j’écris.

J’écris parce que je suis historien, ou j’étais en train de le devenir, et parce que je sais ce qu’il advient d’une époque dont il ne reste aucun témoignage direct : elle n’existe plus. On la reconstitue avec des ossements et des impôts. Je ne veux pas que nous soyons reconstitués avec des ossements.

Je noterai tout. Ce que je vois, ce que je mange, ce que j’entends la nuit. Même ce dont je ne suis pas sûr. Surtout ce dont je ne suis pas sûr.

Si tu lis ces lignes, c’est que quelque chose a survécu, et j’aimerais te dire que c’est une bonne nouvelle.

Bienvenue en enfer.

*

18 septembre

L’air a pris feu à sept heures. Je l’ai vu venir par la fenêtre, une lumière qui ne venait d’aucun côté, qui était simplement là, dans la pièce, sous la table, dans mes mains. J’ai eu le temps de penser que c’était beau. Le souffle est entré et m’a couché contre le mur du fond. Mes vêtements ont brûlé avant ma peau. J’ai senti mes cheveux partir. J’écris cela avec des doigts que je n’ai plus.

Le Panthéon s’est ouvert comme un fruit.

Je suis mort à sept heures douze. Je le sais parce que la pendule s’est arrêtée et que je peux la lire d’ici, du plafond, où je suis maintenant. En bas, sur le parquet, il y a un garçon en tee-shirt noir qui ne bouge plus. Je ne le reconnais pas. Il est plus maigre que moi.

C’est fini. C’est bien. Je n’aurai plus à descendre chercher de l’eau.

27 septembre

Neuf jours.

Je viens de relire les pages précédentes. Je ne me souviens d’aucune d’elles. L’écriture est la mienne, elle penche du même côté, mais elle devient deux fois plus grande vers la fin, et les dernières lignes sortent de la page.

Il n’y a pas eu d’explosion le 18 septembre. La fenêtre est intacte. La pendule marche.

Je devrais arracher ces pages. Je ne vais pas le faire. Si je commence à décider de ce qui est vrai, je n’aurai plus rien.

La plaie de mon cuir chevelu s’est refermée. Je crois que c’est elle qui a fait ça.

Je vais compter les boîtes.

Ici s’arrête l’extrait.

La suite se lit dans Apocalypse nucléaire — 126 pages, édition 2026 revue et augmentée.