Fabrice Bouvier
Couverture de Onze jours
Extrait · Alex & Bastien, tome 1

Onze jours

Chapitre premier, dans son intégralité

1

La cave sentait le froid et le salpêtre.

Ils étaient descendus pour les Strange. Bastien avait trouvé sur un forum qu’un numéro des années soixante-dix partait à quarante euros s’il n’avait pas été plié, et il lui manquait exactement quarante-deux euros pour une roue arrière. Il en parlait depuis février. Alex savait très bien qu’il n’y avait rien à la cave, qu’il n’y avait jamais rien nulle part, et il était descendu quand même parce qu’on était samedi et qu’il pleuvait.

Le couloir du sous-sol faisait vingt mètres, avec une minuterie qui tenait quarante secondes et douze portes grillagées numérotées à la peinture blanche. Le box des Rémy était le neuvième. Dedans il y avait deux vélos crevés, un sapin en plastique, quatre cartons de vaisselle et, tout au fond, sous une étagère métallique, une pile de cartons que personne n’avait touchés depuis qu’Alex savait marcher.

Il tenait la lampe torche entre les dents pendant que Bastien tirait sur celui du bas, et quand le carton céda, les deux garçons se retrouvèrent assis par terre au milieu d’une avalanche de vieux magazines.

— Y a rien, dit Bastien. Je te l’avais dit qu’y avait rien.

Il en ramassa un, le tint à bout de bras.

— Nous Deux. Regarde-moi ça. Nous Deux, Alex. Y a même pas d’images.

— Attends.

Alex reprit la torche. Le faisceau balaya la voûte basse, les traces d’humidité en auréoles, la porte grillagée du box voisin, puis redescendit sur le carton éventré. Il y avait eu quelque chose d’écrit dessus, autrefois, au stylo à bille, sur le rabat gondolé par une inondation ancienne. L’encre avait coulé vers le bas en filaments. Il approcha la lampe et pencha la tête.

BEAUSEMBLANT.

— C’est où, ça ?

— J’en sais rien.

Sous les magazines, il y avait un étui plat, en cuir, de la taille d’un livre de poche, avec une lanière effrangée et une boucle en laiton verdi. Alex le sortit. C’était plus lourd que ça n’en avait l’air, et le cuir était froid, d’un froid de cave qui montait dans la main.

— Ça, c’est pas un comic, dit Bastien.

La minuterie s’éteignit.

Ils remontèrent les quatre étages sans parler. Alex tenait l’étui à deux mains, à plat, comme un plateau, et il se rendit compte au deuxième palier qu’il montait doucement pour ne pas le secouer, ce qui était idiot.

Dans la cuisine, il le posa sur la toile cirée et l’ouvrit avec les précautions qu’on lui avait apprises au musée, en tenant les bords du bout des doigts.

Il contenait une feuille pliée en huit, jaunie sur les plis, et un carnet de la taille d’une main.

La feuille était une carte. Pas une carte d’atlas : un tracé à l’encre brune, des courbes de niveau reprises à la main, une croix minuscule, et tout autour, dans les marges, des colonnes de chiffres et de symboles qui ne ressemblaient à rien de connu. Le carnet, lui, était couvert d’une écriture serrée, penchée, au crayon de papier, la même sur les quatre-vingts pages. Par endroits, le crayon avait appuyé si fort qu’il avait troué le papier.

Ils la regardèrent un long moment sans rien dire. Dehors, sur la montée, un bus démarra.

— Bon, dit enfin Bastien. Ça vaut combien ?

Et c’est à ce moment-là qu’Alex sut qu’il ne le vendrait jamais, avant même de savoir ce que c’était, ce qui ne lui ressemblait pas du tout.

Sa sœur rentra à sept heures et s’arrêta trois secondes dans l’encadrement de la porte.

— C’est quoi ?

— Un truc de la cave.

— Ah.

Elle avait dix-neuf ans et un partiel le lundi. Elle prit un yaourt et disparut, et ce fut la seule fois de toute l’histoire où elle s’y intéressa.

Le père d’Alex reconnut l’étui le soir même. Il posa sa fourchette, s’essuya les mains, et son visage changea.

— Où vous avez trouvé ça ?

— À la cave. Dans un carton de Strange.

— C’est pas des Strange, dit Bastien. J’ai vérifié.

Personne ne fit attention à lui.

Le père d’Alex prit la carte, la retourna, la reposa à plat sur la table. Il mit un moment à répondre, et Alex, qui le connaissait, vit qu’il ne cherchait pas ses mots : il choisissait lesquels.

— C’était à ton grand-père. Le père de ta mère. Jacques.

— Celui qui est mort ?

— Celui qui a disparu, corrigea son père. Ce n’est pas pareil. En juillet 1978. Il était parti dans le Vercors pour trois jours, il n’est jamais rentré. On n’a jamais rien retrouvé. Ni lui, ni son sac, ni sa moto.

Alex regardait la croix minuscule. Un point d’encre pas plus gros qu’une tête d’épingle.

Il avait toujours su que sa mère n’avait pas de père. C’était un fait de la maison, au même titre que l’absence de garage ou le radiateur du couloir qui ne chauffait pas. Il ne s’était jamais demandé pourquoi, de la même façon qu’on ne se demande pas pourquoi le radiateur ne chauffe pas.

Disparu. Le mot n’avait rien à voir avec mort. Il ne s’y était jamais arrêté et il s’y arrêta.

— Et ça, c’est quoi ?

— Ça, dit son père, c’est ce qui l’a fait partir. Il y avait une histoire dans la famille, un ancêtre qui aurait rapporté quelque chose d’un voyage et l’aurait caché quelque part. Ta grand-mère la racontait aux enfants. Ton grand-père, lui, l’a prise au sérieux. Il en parlait à tout le monde. Les gens en rigolaient.

— Pas sa femme ?

Son père le regarda, et Alex comprit qu’il venait de poser une question d’adulte.

— Non. Pas sa femme.

— Tu l’as connu ?

— J’ai rencontré ta mère en 2002, dit son père. Ça faisait vingt-quatre ans.

Il dit ça comme une donnée, sans reproche, mais il y avait dedans quelque chose qu’Alex n’entendit pas ce soir-là et qu’il entendrait des mois plus tard : son père n’avait pas hérité de cette histoire. Il l’avait épousée. Depuis vingt-quatre ans il vivait à côté d’un trou qui n’était pas le sien, et il avait appris à ne pas marcher dedans.

Il rendit la carte à Alex d’un geste qui voulait dire : voilà, tu sais tout, on passe à autre chose.

— Ne la fais pas traîner. C’est fragile. Et range le carton, ta mère descend à la cave demain.

Bastien, qui n’avait rien dit depuis dix minutes, attendit d’être remonté dans la chambre pour lâcher :

— Ton grand-père était fou.

— Peut-être.

— Alex.

— J’ai pas dit qu’il avait raison. J’ai dit peut-être.

Bastien haussa les épaules et se laissa tomber sur le lit, les bras en croix. Alex s’assit au bureau, ralluma la lampe et rouvrit le carnet à la première page, juste pour voir.

Il y avait une colonne de chiffres, un symbole, deux mots, et une flèche.

Il n’y comprit rien du tout, et il sentit très distinctement, en bas du ventre, la chose désagréable et excellente qui lui arrivait quand un exercice de maths résistait.

Au bout d’un moment, sans bouger la tête, Bastien demanda :

— Beausemblant, c’est où ?

Alex avait déjà le téléphone à la main.

— Drôme. Quatre-vingts kilomètres. Sur le Rhône, entre Vienne et Valence.

— Quatre-vingts kilomètres, répéta Bastien d’une voix méfiante. Pourquoi tu dis ça comme ça ?

— Je dis ça normalement.

— Non.

Fin du premier chapitre.

La suite se lit dans Onze jours — 156 pages, à partir de 12 ans, et deux cent dix kilomètres à vélo pour comprendre.